L’expression « conquérants de l’inutile » est galvaudée… La preuve dans l’émouvant récit livré par Claude Albrand dans « Cent ans de guides dans les Ecrins » (éditions du Fournel). Extrait.
« Mon plus beau sommet ? (…) Chacun ouvre de grands yeux lorsque j’affirme sans hésiter que (…) c’est la montée au refuge des Ecrins (…)
« Je suis encore aspirant guide. Le secrétaire, après s’être assuré du refus de tous les guides plus anciens (…) me propose une cliente (…)
« Non, pas une course, l’aller-retour au refuge des Ecrins dans la journée, demain, précise-t-il. La dame a 80 ans… »
La cliente, «une petite dame digne, mince, robe noire longue, cheveux blancs, chignon strict », explique à Claude Albrand qu’elle est montée au refuge pour son voyage de noces en 1909 ! Le couple n’avait pu gravir le Dôme à cause du mauvais temps. Tous deux avaient émis le vœu de revenir. Mais l’existence, les guerres de 1914 et 1939 puis la mort de son époux en avaient empêché la réalisation. Pourtant, elle a décidé que malgré son âge, elle y parviendrait. Elle s’est entraînée -elle habite à Paris un cinquième étage sans ascenseur, monte elle-même ses seaux de charbon et a économisé pour s’offrir cette excursion avec un guide.
Problème : ses malles ont été égarées, elle n’aura pas d’autres vêtements que ceux qu’elle porte et montera en robe sur le glacier. Mais surtout, l’octogénaire ne voit bien que grâce à un traitement, et quelques heures par jour seulement…
« Nous partions donc », écrit Claude Albrand, « pour 1400 m de dénivelé, dix à douze heures de marche dont huit presque en aveugle pour elle! »
« Depuis Ailefroide jusqu’au refuge Caron, elle allait rapide, irrégulière, s’arrêtant aux endroits les plus inattendus, volubile, espiègle. Notre marche fut un échange riche de souvenirs, de géologie, de glaciologie, d’histoires du pays (…) et mieux encore d’histoires de la vie. Parvenue au refuge, elle commanda deux repas… Elle ne toucha pas au sien, et je mangeai les deux ! A ma demande le gardien Benjamin nous avait réservé la table la mieux placée, avec un panorama splendide sur les Ecrins. Elle regardait sans cesse par la fenêtre, vers le sommet étincelant de la Barre et du Dôme. Je l’ai vue à la fois sourire et pleurer, et c’est moi qui me suis détourné pour cacher mes larmes (…) Je ne sais plus son nom. Je l’ai toujours appelée Madame Lebonheur. (…) Une simple journée de bonheur pour toute une vie. »
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